101 uses of a dead cat Il y a quelques années de ça, je ne saurais pas dire quand exactement, je passais tous les jours dans mes magasins de bandes dessinées préférés pour regarder tout ce qui était sorti depuis la veille, les arrivages, les curiosités, etc. Souvent, j'étais déçu par l'absence de nouveautés (forcément, j'étais là tous les jours, et j'étais souvent déçu) Je feuilletais tout, des classiques aux indépendants (oui, ça existait encore à l'époque), j'attendais avec impatience telle ou telle nouveauté annoncée, je bondissais de joie à l'arrivée d'un nouveau Thorgal ou d'un album de Manara (je l'ai déjà dit, c'était y'a longtemps), je feuilletais les bonnes pages et je rentrais à ma maison les bras chargés au-delà de toute raison.

Quelques années plus tard, il m'arrive, oh hérésie, de passer devant une librairie de bandes dessinées sans même rentrer dedans ! Quand je parcours les rayons BD de la FNAC, c'est un tel bordel que je n'y retrouve plus mes petits, et pourtant, ce n'est pas une question de surproduction, loin de là. Au contraire, au vu de la production actuelle, je devrais pouvoir n'acheter que des bandes dessinées qui me plaisent beaucoup à énormément.

Ben oui. Par exemple, moi mon truc, c'est les bandes dessinées bizarres et humoristiques, les histoires complètement barrées, des personnages improbables ! j'aime aussi les superhéros et les bandes dessinées reportage. Avec les multiples éditeurs contemporains petits et grands, l'offre existante dans ces domaines qui me passionnent est énorme, je devrais donc être un homme heureux ! Hélas, trois fois hélas, je ne trouve jamais ce que je cherche. Déjà, le rayon « indépendants », il a une sale gueule. Y'a de tout et de rien, pas une collection complète, un mélange sans queue ni tête et un classement incompréhensible, des maisons d'édition hétéroclites, Le Seuil et Casterman, indépendants ? Heu... Alors si, le dernier Lanfeust, je peux le trouver, le dernier XIII aussi. Le dernier Blain ? Pas toujours. Et alors, si je veux la collection des trois Gus, ben... C'est une demande extravagante ? Ben non. On peut le commander ? Ah. Tant qu'à commander, autant le faire sur Amazon, non ? Même du moins « extravagant », y'a plus. La collection des Blueberry ? Il en manque la moitié. Les Captain biceps ? Y'en a plus. Damn. Je voudrais acheter un livre paru y'a six mois comme cadeau de Noël, parce que je trouve que c'est un des meilleurs de l'année ? Un livre d'il y a six mois ? Si j'ai de la chance...

Krazy Kat, chez Fantagraphic books

Et même, dans les nouveautés : il m'arrive de plus en plus de ne pas trouver telle ou telle nouveauté que j'avais repérée sur internet et que je sais être sortie, et que j'aurais pu commander en deux clics. Mais bon, je suis de la vieille école, on achète ses bandes dessinées dans un magasin de bandes dessinées parce que je l'ai toujours fait, mais pourquoi un p'tit jeune se prendrait-il la tête à aller vérifier que c'est pas disponible en magasin avant de cliquer ?

Voilà, je n'éprouve plus le même plaisir à entre dans une librairie de bande dessinée. Mais encore ? Certes, il n'est plus possible d'avoir TOUTE l'actualité, qu'on soit la FNAC, le Furêt ou BD Fugue, ça rentre pas. Dans tous les cas, rien n'empêche de garder deux piles de blockbuster près des caisses pour faire rentrer de l'argent. Ensuite, avoir une collection de bric et de broc toute dispersée, sans cohérence, ni rien, que va retenir le chaland en sortant ? Que c'était le bordel, mais qu'à la différence des magasins d'occasions, c'était au prix du neuf ! Donc, il faut choisir ce qu'on peut vendre. Trouver une identité. Non, pas « manga  » ou « comics  » ou « franco-belge », une VRAIE identité. Les mangas ne se ressemblent pas plus entre eux que les comics ou les « indépendants ». Alors ?

Gone with the blastwave

Si je devais monter une librairie, elle serait spécialisée en humours noir et absurde. Pas le gros nez, pas le rand public, juste le noir et l'absurde, et encore, je n'aurais probablement pas assez de place pour les deux. Je serais localisé dans une grande ville (Lille ?) et j'aurais une boutique en ligne (évidemment). J'aurais fait des recherches actives auprès de tous les éditeurs, j'aurais pourri la vie des représentants pour obtenir exactement ce que MOI je veux. J'aurais les collections, et le fonds qui va avec. J'aurais des introuvables, et une section version originale. En VO, je serais un peu distributeur sur les bords, pour que les gens puissent découvrir les trésors de Krazy Kat en VO, ou xkcd ou Gone with the Blastwave. J'aurais les Wulfmorgenhalter en neerlandais. J'aurais retrouvé les 101 Uses of a Dead Cat et tant d'autres, et surtout, j'en découvrirais tous les jours. Je toucherais peu de clients dans ma ville, mais un peu quand même. Je compenserais avec mes ventes par internet. Comme je serais le seul, ou un des seuls dans cette catégorie, j'acquerrais vite une certaine notoriété, et les ventes qui vont avec, d'autant plus que je ne facturerai pas ou peu de frais de port (c'est juste que quand moi, je commande en ligne, je déteste ça, les frais de port, alors). Ça équilibrera la fameuse remise de 5% que je ne ferais pas.

dinosaur comics, by ryan North

La théorie de la longue traine (the Long Tail ) constate que la demande totale pour les articles peu demandés dépasse la demande totale des articles très demandés. Un magasin thématique raisonne sur une petite partie de cette longue traine, mais à l'échelle de l'internet francophone voire anglophone (tant qu'à faire), donc d'un marché global énorme. Oui, il y a de la demande pour l'humour absurde. Pour l'autobiographie. Pour le policier. Pour la science fiction. Et même pour l'Héroïc Fantasy. Et la bande dessinée politique. Celle qui touche à la religion ou aux croyances (quoique celle-là, faudrait faire gaffe). Ou l'humour gros-nez. Ou la bande dessinée destinée aux enfants (où il ne manquerait pas depuis six mois le tome 2 de Ragnarock). Ou la bande dessinée écologique ! Ou la bande dessinée érotique, etc.

Et qui sait. Peut-être que dans ces librairies-là, on retrouverait le plaisir de fl ner, de feuilleter, de guetter les (plus rares) nouveautés. On pourrait accéder à un vrai fond ! Parce que le temps où les gens se disent, vite, je vais acheter n'importe quelle bande dessinée pour ma nièce qui est à l'hôpital, oh, je vais prendre celle-là avec les chiens qui ont des gros nez, c'est rigolo les chiens avec des gros nez, les enfants, ils aiment ça, ce n'est pas sûr qu'il dure encore longtemps. Parce que si c'est pour ça, autant l'acheter à Auchan en même temps que les fleurs.

Et surtout, parce que la nièce a déjà commandé sur Amazon tous les Rubrique-à-Brac de son lit d'hôpital avec son téléphone portable !